1938 : Le terme « super-héros » n’a été employé qu’une seule fois dans l’Histoire, par un certain Zarathoustra.

Zarathoustra

(Lisez-le, c'est bien)

 Et s’il existe dans la fiction des personnages possédant certaines caractéristiques que l’on attribuera plus tard aux super-héros, le terme n’a pourtant jamais été utilisé pour désigner un individu se servant de ses facultés hors du commun pour sauver des vies.

Jusqu’à ce que deux jeunes auteurs, Jerry Siegel et Joe Shuster, retravaillent une obscure nouvelle qu’ils ont écrite en 1933 et créent the phénomène. Le personnage qui va amorcer un changement profond dans la science-fiction, et la fiction en général. Il est fort, il est beau, il est coloré, il est toujours là malgré les années, ce n’est pas un oiseau, ce n’est pas un avion, c’est…

Superman

C’est nouveau ! C’est inédit ! C’est unique ! Et ça entraîne la création de nombreux autres personnages. C’est une nouvelle ère qui débute, celle des super-héros.

2017 : Ils sont partout ! Dans les comics, au cinéma, à la télévision, ils sont cool, sérieux, marrants, sombres, cinglés, grands, petits, sans pouvoirs, tout-puissants, il y en a pour tous les goûts ! Ils sont plus nombreux que les Pokémon, aussi variés que les gens qui les créent. Les super-héros ont laissé sur le monde de la fiction une marque que ne renieraient pas les héros de la Grèce Antique et les chevaliers de la Table Ronde.

A notre époque, où « code » est synonyme de « contrainte » dans le domaine de l’art, il est difficile de trouver des constantes aux super-héros. Il y a bien évidemment certaines choses qui reviennent, comme l’éternel combat au nom du Bien, bien que même le Bien puisse être interprété de bien des façons. Les super-héros n’ont quasiment aucune limite, et ça c’est bien.

Les univers dans lesquels prennent place les récits de super-héros (on parle d’univers intra-diégétiques) se divisent en deux catégories. Enfin, si l’on adopte un certain point de vue. Sinon, je suis certain qu’il y a des cas où ils peuvent se diviser en vingt-cinq catégories.

Dans notre cas, les deux catégories d’univers de super-héros sont les suivantes :

Il y a tout d’abord les univers qui n’existent que le temps d’une seule histoire contenant un début, un milieu et une fin. Vite créés, plus ou moins développés selon la longueur des histoires dans lesquelles ils existent, ils abritent un ou plusieurs super-héros. Nous retrouvons bien souvent des univers de ce genre dans des productions indépendantes, ou dans des collections particulières d’éditeurs connus, comme la collection Dark Horse chez DC. Des univers appartenant à cette catégorie se trouvent par exemple dans Secret Identities publié par Image Comics (très agréable découverte), la série courte Big Crunch de Rémi Gourrierec (histoire de caser quelques bons auteurs de chez nous), Furious de Bryan J.L Glass et Victor Santos (lisez-le ou je ne vous aime plus) et, jusqu’à récemment, le légendaire Watchmen d’Alan Moore, publié par DC Comics.

La seconde catégorie regroupe les univers qui se développent au sein de nombreuses séries de super-héros et évoluent au fil des années en parallèle avec le monde réel. Les personnages des différents titres se croisent régulièrement, et les évènements de certaines séries peuvent influencer les autres. Les deux champions incontestés de cette catégorie sont bien évidemment les univers Marvel et DC, qui évoluent depuis des décennies, bien que l’univers DC ait subi beaucoup plus de changements au niveau de la temporalité. A tel point qu’il y a des fois où je me demande si les éditeurs eux-mêmes savent où ils en sont.

Au fil de mes lectures, j’ai commencé à distinguer quatre périodes dans les univers des récits de super-héros, et ce peu importe leur catégorie. Il s’agit des périodes dans lesquelles les personnages évoluent. Je me suis amusé à les détailler et à essayer d’y caser les comics que je connais.

1) Les débuts

« Super-héros ? Euh… c’est comme un genre de super-pompier ? Ah, non, c’est ces trucs fantaisistes et irréalistes que les gamins lisent, là, au lieu de faire leurs devoirs. »

Au cours de cette période, on n’a jamais vu d’humains voler. Ou bien, on en a aperçu quelques-uns au fil des siècles, et ça a été mentionné à la page 20 du journal local. Mais des types qui débarquent avec tout un tas de super-pouvoirs et des costumes colorés, c’est totalement inédit ! Qui sont-ils, d’où viennent-ils, que veulent-ils ? On s’interroge, on les craint bien souvent, on les considère parfois comme des criminels.

Cette période voit l’apparition au sein de l’univers de ses premiers, et souvent principaux, super-héros, et leurs premières aventures. Dans les maisons d’édition les plus anciennes, DC (alors Detective Comics Inc) et Marvel (alors Timely Comics) en particulier, cet élément est souvent survolé, et réduit à l’incrédulité des personnages « normaux » face à ces évènements exceptionnels. Il est cependant fait mention, dans les premiers numéros, du caractère unique de ces surhommes aux pouvoirs titanesques. Il suffit de lire le premier numéro d’Action Comics pour voir la stupeur des pauvres gangsters dont les balles ricochent sur la peau indestructible de Superman. Au cours de la période suivante, cette particularité ne surprendra plus personne.

Chez Marvel, cette période s’étend des années 40 au début des années 60. En 1939 apparaît le premier super-héros de l’éditeur Timely Comics, vous le connaissez bien évidemment, il s’agit de Namor.

Non, pas Captain America. Namor.

La Seconde Guerre Mondiale est l’occasion pour cet éditeur de développer une flopée de personnages qui vont joyeusement cogner du nazi, avec à leur tête l’iconique Captain America. On peut aussi compter parmi les plus importants la Torche Humaine, qui ici n’est pas un adolescent pouvant s’enflammer, mais un androïde pouvant s’enflammer.

Dans l’univers des récits, ces personnages marquent un tournant. Pourtant, vingt ans plus tard, l’humanité n’est toujours pas pleinement habituée à leur existence. C’est pour cette raison que les surhommes qui débarquent par vagues dans les années 60 sont un immense choc. Quatre astronautes sont frappés par un nuage radioactif et reviennent avec des pouvoirs. Un inventeur de génie est fait prisonnier au Vietnam et se fabrique une armure pour s’échapper. Un savant est bombardé de rayons gamma et se transforme en un monstre vert au sale caractère. Un adolescent est mordu par une araignée radioactive et développe des pouvoirs d’araignée. Les super-héros arrivent dans le quotidien, et, pendant un temps, sont un objet de curiosité pour la population.

De nombreux récits décrivant la naissance d’un super-héros se déroulent dans cette période. Il faut remarquer que dans des productions indépendantes, cette période peut s’étendre indéfiniment s’il n’y a qu’un seul héros, ou bien s’ils restent rares. Pour ne pas citer de nouveau Furious, je vais mentionner « Hancock », film de Peter Berg sorti en 2008, dans lequel le personnage demeure le seul super-héros en activité.

Hancock

Au fil des aventures et des apparitions de super-héros ou super-méchants, on avance progressivement vers la seconde période.

2) Commun mais pas banal

« Vite, maman, c’est toujours à cette heure-ci que Spider-Man passe dans le quartier, je veux pas le louper ! »

Lors de cette période, on peut considérer que ça y est, on a fini de se poser des questions. Les super-héros existent, point. Ils sont même plutôt nombreux. On n’est pas particulièrement surpris lorsque l’un d’eux fait son apparition, et parfois, on peut même en créer artificiellement. Cependant, les héros gardent un statut tout particulier. Ils restent impressionnants et conservent l’aura qui fait d’eux des êtres à part. Les pouvoirs ont beau être répandus, ils ne tombent pas sur n’importe qui. Et surtout, il y a encore une distinction très nette entre la vie du super-héros et celle du citoyen lambda. Les aventures sont également toujours sérieuses, et bien que la danse infernale entre héros et vilains commence à dater, on retrouve toujours des enjeux de taille, soit au niveau spirituel, soit au niveau matériel.

J’estime pour ma part que DC est toujours dans cette période. Dans cet univers, la figure du super-héros reste une figure sacrée, spéciale par rapport aux humains normaux. Cela est aidé par le fait que de nombreux personnages sont dérivés d’autres personnages préexistants.

bat-family

(La Bat-Family)

L’univers Marvel se trouvait dans cette période dans les années 90-début 2000. A vrai dire, je pense pouvoir situer précisément le point où il est passé de la seconde période à la troisième : la conclusion de l’arc scénaristique Siege et la mort d’un personnage qui a, à lui seul, servi de fil rouge à l’univers Marvel depuis l’an 2000 jusqu’à cet instant.

Sentry badass

(Sentry, la classe incarnée)

Je développerai cette opinion dans un prochain article.

3) Un peu trop courant

« Chérie, je vais être en retard, y’a une armée démoniaque qui essaie d’invoquer un Destructeur près de la boulangerie et des héros qui les combattent. Oui, oui, je penserai à prendre du pain. »

Cette fois, les super-héros font partie intégrante du quotidien. Ce n’est plus surprenant, et les pouvoirs tombent comme la pluie. N’importe qui peut, du jour au lendemain, devenir un super-héros. Les affrontements entre héros et vilains sont devenus monnaie courante et ressemblent d’ailleurs davantage, au vu des attitudes des protagonistes, à une simple routine qu’à une lutte guidée par des enjeux sérieux, et le super-héros a perdu une partie de son aura qui le plaçait au-dessus de la population.

Il n’est donc pas rare, dans cette période, de croiser des personnages aux pouvoirs frôlant le ridicule de par leur inutilité ou leur loufoquerie. Nous pouvons citer comme exemple Doorman, un personnage de Marvel Comics qui, en s’appuyant contre un mur ou une porte, permet à ses compagnons de traverser son corps pour passer dans la pièce voisine.

Doorman

(Cet individu fait partie des Great Lake Avengers. Et non, ce n'est pas Mr Fantastic avec lui, mais Flatman. C'est pareil, sauf que pour s'étirer, il doit s'aplatir.)

L’univers Marvel se trouve actuellement dans cette période. Il n’est plus rare d’assister à des voyages dans le temps ou entre les dimensions, ou de rencontrer des entités cosmiques, alors que fut un temps, ces évènements étaient exceptionnels et avaient généralement un énorme impact sur l’univers. Qui aurait cru, à une époque, que Thanos, le Titan fou qui a annihilé la moitié de l’univers, se retrouverait à faire équipe avec Deadpool ?

L’une des raisons pour lesquelles Marvel est entré dans cette période est le fait que, contrairement à des univers comme DC, les super-pouvoirs sont distribués presque aléatoirement à absolument n’importe qui. Entre les radiations, la magie, les gènes mutants, les gènes Inhumains, les vampires, le pouvoir cosmique, tout peut changer le citoyen lambda en surhomme. Et quand je dis citoyen lambda, je parle vraiment du citoyen lambda. Une jeune femme pickpocket se retrouve avec un sac magique, un jeune homme pulvérisé se transforme en fantôme…

Cette tendance ouvre la porte à beaucoup de séries au ton plus léger, voire des séries comiques, telles que Howard le Canard, Patsy Walker A.K.A Hellcat ou Gwenpool. On assiste également à une prolifération de grands crossovers supposés avoir des répercussions immenses, mais dont l’impact se fait en réalité difficilement ressentir. Trois exemples récents : Time Runs Out, qui n'est ni plus ni moins que la destruction entière de tous les univers constituant le multivers Marvel et qui s’est achevé par la reconstruction dudit multivers avec quelques modifications mineures telles que l’inclusion d’un second Spider-Man dans l’univers principal et la dissolution des Quatre Fantastiques ; Civil War II, un nouveau conflit entre deux groupes de super-héros qui ne s’est révélé être qu’une série de disputes avant une seule vraie bataille, et dont les seules conséquences un minimum importantes ont été la mort de Bruce Banner (le Hulk original, alors qu’un autre Hulk sans problèmes psychologiques était déjà présent), le coma de Tony Stark (aussitôt remplacé par trois héros inspirés d’Iron Man, dont une intelligence artificielle de Tony et un Docteur Fatalis repenti) et la création d’une équipe de jeunes héros, tous inspirés ou héritiers de héros classiques comme Spider-Man, Miss Marvel et un Cyclope du passé (Pardon ? Plagiat des Teen Titans ? Non, je ne vois pas de quoi vous voulez parler) nommée les Champions ; et X-Men vs Inhumans, qui, malgré ses enjeux majeurs (l’extinction ou l’exil des mutants à cause du nuage éveillant les gènes Inhumains chez les gens), est passé quasi-inaperçu. Nous n’assistons plus à d’énormes bouleversements dans le statuquo comme à l’époque de Civil War premier du nom, mais à de simples changements anecdotiques. Nous pouvons juste espérer que l’évènement en cours, Secret Empire, aura des répercussions autrement plus importantes. Mais, de façon générale, l’univers Marvel nous a habitués à toutes sortes d’intrigues, il est donc difficile d’innover et de donner aux histoires le même poids qu’elles avaient il y a à peine plus de dix ans. Et cette situation semble partie pour durer, car Marvel n’a, semble-t-il, aucune intention de donner une fin à ses histoires. Il faudra donc que le statuquo perdure, et cela implique de constamment trouver des moyens d’y revenir. Et cela, même la destruction totale du multivers ne peut l’empêcher.

Navré, Beyonders, Titans fous et autres Galactus, mais peu importe vos efforts, vos pouvoirs ne sont rien face à ceux des éditeurs.

Pour nous aventurer dans un autre univers qui n’est ni Marvel, ni DC, parlons de la série Invincible d’Image Comics. Celle-ci commence directement dans cette période, où les super-héros et les super-vilains sont légion, et où les affrontements ont des airs d’activités entre amis. Cependant, cette série n’ayant pas pour vocation de durer tant qu’elle fera de l’argent comme celles de Marvel et DC, l’auteur n’hésite pas à mettre en scène des évènements qui modifient drastiquement, et pour de bon, le statuquo.

Invincible

(Attention : ce comic est réservé à un public averti. Robert Kirkman étant également le créateur du comic The Walking Dead, il n’est pas rare de voir les personnages se sortir les tripes pendant les combats. Littéralement.)

4) La retraite ou presque

« And you could have it all, my empire of dirt… »

Réservée aux productions stand-alone comme Watchmen ou Old Man Logan, cette période existe alors que l’âge d’or des héros est passé depuis plus ou moins longtemps. A cause d’un évènement quelconque (apocalypse nucléaire, retraite anticipée, épuisement naturel des super-vilains à combattre…) la plupart des super-héros ont mis un terme à leurs activités. Les histoires ayant lieu dans cette période sont généralement sombres et sinistres, et les personnages désabusés et cyniques. Mais parallèlement, il s’agit bien souvent d’œuvres d’une grande qualité, voire même de chefs-d’œuvre absolus. J’ai déjà cité Watchmen d’Alan Moore, mais nous pouvons aussi mentionner The Dark Knight Returns de Frank Miller, qui a complètement redéfini le personnage de Batman. Pour ajouter un petit inconnu au bataillon, mentionnons également le comic Wanted de Mark Millar, qui a donné lieu à une adaptation cinématographique avec au casting Angelina Jolie. Pour ceux d’entre vous qui se sentiraient trop fainéants pour lire le comic, sachez que le film n’a RIEN à voir avec l’œuvre d’origine.

Un élément important, et même amusant, se retrouve presque systématique dans les histoires se déroulant dans cette période : les super-héros laissent rarement le monde dans un meilleur état qu’à leur arrivée. Dictature gobale, apocalypse, guerre nucléaire proche, humanité détruite, il est extrêmement rare que la société post-super-héros soit une société utopique, ou même stable. S’il  y en a, n’hésitez pas à me les indiquer.

Ironique, n’est-ce pas ? Les super-héros se battent précisément dans le but de rendre le monde meilleur, et pourtant, lorsqu’il est temps pour eux de raccrocher les collants, il ne reste qu’un chaos absolu dont ils sont souvent indirectement, parfois directement, responsables, et même à l’occasion, coupables. Cette période est probablement la plus intéressante, car elle permet de remettre en question les apparents bienfaits de la présence des super-héros dans le monde des humains. Un fan de super-héros voulant étudier leur effet et leur influence à la fois dans le monde de fiction et dans la réalité, pourrait probablement y consacrer un long article sur son blog, et peut-être même une thèse ou un essai.

Dommage que nous ne connaissions personne qui corresponde à ces critères.

 

Quatre périodes dans lesquelles prennent place les histoires de super-héros, c’est le nombre que j’ai estimé. Si cet article vous a donné envie de mener vos propres réflexions, n’hésitez pas à les écrire en commentaire de cet article, et de le partager auprès de vos amis. Merci de m’avoir lu, et à une prochaine fois !