« Si on tue un meurtrier, le nombre de meurtriers sur Terre restera le même.

-Et si on tue deux meurtriers ?

-Euh…

-Et si on tue dix meurtriers ?

-Ben…

-Et si on tue les violeurs, tortionnaires, dictateurs, braconniers…

-OK, OK, t’as gagné ! »

-Batman et un individu doté d’un minimum de sens pratique.

L’un des débats les plus virulents dans le monde des super-héros, à la fois parmi les personnages et parmi les fans, concerne la légitimité pour les héros de prendre une vie de sang-froid. Car pour la plupart des super-héros « classiques », le meurtre est un tabou absolu. Et peu importe qui est le criminel ; un braqueur de banques, un voleur de portefeuilles, un terroriste, un dictateur, un tueur en série, un violeur pédophile, un tyran extraterrestre… qui que ce soit, peu importe ce qu’il a fait, on ne le tue pas.

C’est un débat qui remonte à loin, et qui continue de faire polémique. Les super-héros doivent-ils s’arroger le droit d’éliminer leurs ennemis ? Pour les héros les plus connus, tels que Superman, Batman, Spider-Man ou Flash, la réponse est claire : non, sous aucune circonstance on ne prend une vie, peu importe la vie en question. Pour eux, c’est ce qui fait leur force et les distingue de leurs ennemis, et ils s’efforceront constamment de trouver des alternatives, même si cela implique, comme le font remarquer les détracteurs de cette philosophie, de mettre la vie d’autres personnes en danger en ne neutralisant pas définitivement une menace. Il y a des héros plus ambigus comme Wolverine ou, dans une moindre mesure, Thor et Wonder Woman, qui épargnent s’ils le peuvent, mais qui n’ont pas peur de couper des mauvaises têtes s’il le faut et qui dormiront sur leurs deux oreilles en sachant qu’ils ont pris ce qui leur semblait être la seule décision, ou puni un salaud qui le méritait amplement. Et il y en a, tels que le Punisher, Elektra, Deadpoolou la Veuve Noire qui n’y réfléchissent pas à deux fois : c’est méchant, ça manquera à personne, et une fois mort ça fera plus de mal. Une balle dans la tête, c’est réglé, au suivant.

Ce refus de tuer, si l’on doit être honnête, ne trouve pas tout à fait ses origines dans les motivations des différents héros. Il a une explication commerciale. En effet, dans les premières années, les super-héros n’affrontaient pas des vilains aussi hauts en couleur qu’eux, mais des petits criminels sans importance, sans traits particuliers. Et ceux-là, quand ils mouraient, on ne s’en plaignait pas. Prenez Batman ; à la base, il se préoccupait beaucoup moins que maintenant de son intégrité morale. S’il capturait un criminel vivant, tant mieux. Si le criminel mourait, tant mieux aussi. Et si le Batman actuel a une profonde répugnance pour les armes à feu, semblables à celle qui a abattu ses deux parents, celui de 1939 transportait un pistolet. Oui. Un pistolet.

Batman gun

(Plus rapide que de lui enfoncer un pieu dans le cœur et lui couper la tête. Pas l’temps d’niaiser.)

Sauf qu’un jour, dans les pages de Detective Comics où sévissait notre homme chauve-souris, est apparu un personnage si intéressant, si coloré, si classe que les auteurs se sont dit que, contrairement à tous les gangsters qui s’étaient succédé jusque-là, il ne pouvait pas mourir après sa première apparition. Ce personnage, c’est le Joker, un tueur en série au visage entièrement blanc et arborant un sourire surnaturellement large.

Ce débat est encore d’actualité parmi les fans, parmi les personnages, et même dans l’esprit d’un unique personnage. Car beaucoup d’entre eux sont confrontés à des ennemis si ignobles, si monstrueux, qu’ils sont terriblement tentés de mettre fin une bonne fois pour toutes à leurs atrocités. Ou bien ils subissent eux-mêmes la cruauté de ces individus. On se souvient tous de la mort iconique de Gwen Stacy aux mains du Bouffon Vert, un évènement qui a signé la fin de l’âge d’argent des comics. Car oui, c’est à partir de ce moment que les auteurs se sont dit : « Allez, on se lâche. A partir de maintenant, plus personne n’est en sécurité ». On peut aussi évoquer la mort du second Robin, Jason Todd, face au Joker. Suite à ça, il n’aura fallu rien de moins que l’intervention de Superman pour empêcher Batman d’assassiner le clown démoniaque. Il y a également des personnages tels que Daredevil qui sont constamment sur le fil du rasoir dû à leurs méthodes qui, sans aller jusqu’au meurtre, restent particulièrement violentes. Ceux-ci sont livrés à un véritable conflit avec leurs pulsions les plus brutales.

Il y a tout un raisonnement derrière l’opinion de ceux suivant cette philosophie, et derrière celle de ses détracteurs. Si l’on regarde de près les arguments de chaque camp, on peut en venir à considérer que ceux qui refusent de tuer pensent surtout à un niveau métaphysique, symbolique, tandis que ceux qui le font adoptent un point de vue pratique. Et comme nous sommes curieux, et que c’est le sujet de cet article, nous allons nous intéresser à ces arguments.

1) Tuer c’est mal, le mal c’est mal, ne tuons pas.

Trois arguments sont avancés la plupart du temps par les héros qui refusent de tuer : le très célèbre mais de plus en plus rare « Il n’en vaut pas la peine », l’éternel « On n’est pas au-dessus des lois » et le champion toutes catégories, « Tuer un criminel revient à devenir aussi mauvais que lui ».

Les super-héros sont, pour la plupart, des justiciers. C’est-à-dire, des citoyens qui agissent en-dehors du cadre de la loi, sans s’associer aux forces de l’ordre, à l’armée, bref, aux forces légitimes. Il y a des exceptions, certains héros comme Captain America, War Machine ou Captain Atom travaillant pour l’armée ou des organisations légales comme le SHIELD, ou les super-héros de mangas qui appartiennent en majorité à des institutions reconnues, approuvées par le gouvernement. Mais ceux menant leurs activités indépendamment, comme Daredevil, Spider-Man ou les X-Men, s’arrogent le droit d’utiliser leurs pouvoirs pour intervenir en cas de situation périlleuse, principalement causées par des super-vilains. Rien que cette attitude a pu leur causer des problèmes avec la loi et l’opinion publique, étant donné que les citoyens « normaux » n’ont pas à prendre le pas sur les autorités. Pourtant, on les tolère parce que, il ne faut pas se mentir, quand une armée de gorilles attaque la ville, c’est bien pratique d’avoir un super-héros rapide comme l’éclair pour donner un coup de main. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’en agissant ainsi, ils prennent le statut de hors-la-loi. Et tuer de sang-froid un ennemi en ferait, aux yeux de la loi, rien de moins que des criminels. Donc, d’un point de vue purement législatif, si Batman venait à égarer un batarang dans le crâne du Joker, il serait un criminel au même titre que lui. Et même dans le feu de l’action, ou en cas d’agression de la part de l’ennemi ; leurs capacités exceptionnelles ou surhumaines leur donnent bien souvent la possibilité de neutraliser un adversaire sans le tuer. Utiliser sa télékinésie pour faire exploser le cerveau d’un braqueur de banque dépasse le cadre de la légitime défense, puisqu’une force supérieure à celle de l’agresseur a été déployée ; on ne s’est pas simplement contenté de rendre coup pour coup.

S’il y en a, encore une fois, qui se moquent bien d’être vus comme des criminels et qui vont faire ce qu’ils ont à faire sans remords, les autres veulent se rappeler, et rappeler à ceux qui les observent, qu’ils ne sont, au final, que des citoyens avec des capacités spéciales. Et en cette qualité, ils ne sont pas au-dessus des lois, ils n’ont pas à ôter au système judiciaire ses prérogatives. Il y a des juges, il y a des jurés, et il y a des bourreaux, clairement séparés. Les super-héros refusent d’endosser ces trois rôles à la fois. Si un criminel doit aller sur la chaise électrique, ou même être mis à mort dans des pays où la peine de mort n’existe plus, parce qu’au bout de quelques centaines de victimes on va peut-être arrêter de rigoler, c’est aux différentes personnes qui constituent le gouvernement de le décider, et pas à des individus qui n’ont pas plus de droits que les autres.

Ce n’est là qu’un élément constituant le refus grandement répandu parmi les super-héros de prendre les décisions concernant l’humanité à la place de l’humanité. De leur point de vue, leur travail est de protéger la population et de l’empêcher de sombrer dans la décadence au niveau moral, et pas de l’orienter vers un avenir en particulier, contre son gré. C’est pour les mêmes raisons que Wonder Woman ne va pas chercher les tyrans fous furieux à la mentalité d’enfants dotés d’armes nucléaires (on te regarde, Kim-Jong-Un) pour les mettre dans une cage et ne plus en entendre parler, ou que Superman ne va pas apporter lui-même des tonnes de médicaments aux enfants malades d’Afrique. C’est l’humanité qui doit prendre l’impulsion vers un changement positif et progresser de son propre fait. S’il faut se reposer sur des surhommes pour nous dire ce qu’il faut faire, cela revient à renoncer au potentiel de l’Homme à faire le bien, ce qui serait le plus grand échec des super-héros.

Si les super-héros, en agissant ainsi, veulent éviter de se placer au-dessus des citoyens ordinaires, ils veulent aussi s’empêcher de descendre aussi bas que leurs ennemis. Car les super-vilains sont des individus qui sont, dans l’absolu, incapables de résister à leurs pulsions les plus sauvages. Ils veulent tuer, ils tuent. Ils veulent voler, ils volent. Les super-héros estiment qu’en se laissant aller à tuer de sang-froid les ennemis qu’ils détestent, qui leur ont fait du mal à un niveau personnel ou qui ont commis les plus atroces des crimes, moralement, ils se retrouveront au même niveau qu’eux, puisqu’ils auront également laissé leurs pulsions irraisonnées dicter leurs actions. Ce qui s’oppose au statut moral supérieur qu’ils sont supposés avoir, et à l’exemple qu’ils sont censés incarner.

Car oui, s’il y a un côté personnel à leur refus de tuer, c’est également pour montrer l’exemple à ceux qui les verront à la télévision, dans la rue, ou dans le journal. Pour montrer aux gens « normaux » qu’il est toujours possible de faire un autre choix que de mettre à mort, et qu’il n’est pas nécessaire de se rendre aussi sale que l’individu qu’on a en face de nous. Le tout dans l’optique de nous inspirer à être constamment meilleurs, de garder l’espoir au lieu de céder à la peur inspirée par les vilains de la vraie vie. Car beaucoup pensent que combattre le feu par le feu reviendrait, d’une certaine façon, à admettre qu’ils ont remporté la victoire en nous forçant à nous avilir pour lutter contre eux.

Ainsi, on se retrouve avec la situation assez paradoxale de personnages qui s’efforcent de montrer qu’ils ne sont pas supérieurs au commun des mortels tout en montrant qu’ils sont capables de résister aux pulsions auxquelles succomberait l’individu moyen. D’un côté, on montre qu’on reste un citoyen au même niveau que les autres, et de l’autre, on montre qu’en cette qualité, on est tout de même capable de résister à la tentation et de garder un avantage moral.

Enfin, il y a aussi une peur qui se dissimule derrière cette philosophie : la peur de ne plus pouvoir s’arrêter, et de considérer, après la première mort, qu’effectivement il est plus simple de tuer tous ceux qui commettent des crimes trop graves et que, leurs anciennes méthodes ayant échoué, il est temps de commencer à appliquer la justice d’une façon plus dure, plus implacable. Pour les héros « simples » comme Daredevil ou Spider-Man, cela peut mener à un détachement progressif de leurs proches qui ne partagent pas ces idées et un isolement qui, petit à petit, ferait d’eux rien d’autre que d’autres criminels ; et les héros les plus importants comme la Ligue des Justiciers ou les Vengeurs peuvent finir, pour imposer cette vision à la population et la garder protégée, par prendre le pouvoir. Dans les deux cas, on finit avec des héros devenant précisément ce qu’ils ont juré de combattre.

 

2) Tuer c’est mal, mais en attendant ça marche

Le principal argument amené par ceux qui soutiennent le meurtre de sang-froid des criminels, ce n’est pas dur à deviner. Pour eux, fi des considérations métaphysiques, morales, éthiques. Tuer un ennemi met fin à la menace qu’il représente une bonne fois pour toutes. Pour faire une comparaison, si le héros qui refuse de tuer  ses ennemis est Socrate, à définir son mode de vie à travers des considérations spirituelles, alors celui qui tue sans hésiter est Epicure, pour qui tout est matière, tout est physique, et le mal qui est fait aux pires monstres de la Terre contribue au bien de toutes les personnes qui ainsi ne souffriront pas de leur cruauté. De plus, les criminels les moins endurcis, en voyant le sort réservé à leurs semblables, peuvent devenir trop intimidés pour poursuivre leurs activités s’ils voient que ceux qu’ils combattent sont capables de les tuer.

Dans les univers de super-héros, les prisons, établissements spécialisés, sortilèges de confinement, tout ça est parfaitement inutile. Les vilains s’en échappent comme ils veulent, quand ils veulent, et certains sont même du genre à les considérer comme leurs résidences secondaires pour prendre des vacances entre deux crimes. C’est une perte de temps, c’est une perte d’argent, et cette obstination à tenter de contenir un individu qui ne peut pas être contenu dans l’espoir qu’il change, ou qu’il reste sagement dans son coin pour purger sa peine de six cents ans de prison ferme, met systématiquement en danger les pauvres gens qui seront les victimes de ce criminel lorsqu’inévitablement, il s’échappera. Et si notre ami Batman dort sur ses deux oreilles parce qu’il ne s’est soi-disant pas abaissé au même niveau que le Joker pour mettre fin à ses agissements, d’un point de vue strictement objectif, il est directement responsable de la mort de Julie, trente-six ans, mère de famille innocente, renversée par la voiture du clown maléfique lors d’une course-poursuite après sa dernière évasion. Car si les héros cherchent à montrer l’exemple, en démontrant qu’il y a d’autres moyens de neutraliser les menaces que de tuer leurs adversaires, il reste que ces moyens, on ne les a pas encore trouvés, et en attendant, les gens continuent de mourir sous les coups de criminels au-delà de toute rédemption.

Profitons-en pour revenir à cette peur des héros de devenir des tyrans, des criminels, ou tout simplement de s’abaisser au niveau de leurs ennemis en les tuant.

Il y a de nombreuses sortes de criminels en ce bas monde. Des types qui croisent une vieille et lui piquent son sac sans lui faire de mal, une brute qui tabasse un pauvre petit gars ayant malencontreusement croisé son chemin au mauvais moment, une femme qui empoisonne son mari infidèle par désespoir, un violeur passant ses nuits dans les rues à la recherche de nouvelles proies, un tueur en série multirécidiviste ajoutant torture et meurtre de masse à la liste de ses méfaits au fur et à mesure… et pour un super-héros, tuer ce dernier parce qu’on a tout essayé pour le neutraliser et que ça n’a pas marché revient à accepter la possibilité de tuer tous les autres. Depuis que j’ai commencé à lire des comics, je ne me souviens pas avoir vu un héros refusant de tuer prendre le temps de se dire « Bon, celui-là, ça fait vingt ans que je le mets derrière les barreaux, qu’il ressort comme une fleur et qu’il continue à commettre des crimes tous plus atroces les uns que les autres, à un moment il y en a marre. Donc je lui tords le cou, mais ça ne veut pas dire que je ferai la même chose à tous les bandits que je croiserai. Après tout, le criminel moyen ne peut pas juste s’évader de prison comme ça. » Non, pour eux, être capable d’en tuer un revient à être capable de les tuer tous, sans possibilité de revenir en arrière.

Or, contrairement à un univers comme Star Wars, où les émotions négatives sont exacerbées par le côté obscur, le penchant sombre de l’énergie mystique qui régit l’univers, et où les personnages peuvent donc effectivement succomber à leurs ténèbres intérieures après un meurtre de sang-froid, un super-héros reste un individu à l’autonomie totale, certes potentiellement en proie à la colère et à la haine, mais aussi capable de raisonnement et de logique. Céder à la colère et tuer l’ennemi qui a fait des centaines de victimes, qui a ruiné sa vie personnelle, sans faire mine de pouvoir/vouloir changer et ne pouvant pas être arrêté définitivement, ne signifie pas forcément faire de même avec chaque adversaire affronté, si le personnage est capable de prendre du recul, et d’admettre avoir fait une entorse exceptionnelle à son code moral pour châtier un criminel trop dangereux et difficile à stopper.

Les comics, du moins les comics « mainstream », donc ceux publiés par Marvel et DC, ont souvent formé une ligne très claire entre le héros qui tue et le héros qui ne tue pas : le héros qui ne tue pas est attentif, prudent, et s’efforce toujours de sauver tout le monde, même le méchant, alors que le héros qui tue se moque bien des dommages collatéraux qu’il peut causer en massacrant le criminel face à lui. L’exemple le plus marquant se trouve dans le comic What happened to Truth, justice and the American way et le dessin animé adapté de cette œuvre, Superman vs the Elite, où l’homme d’acier est confronté à une bande de justiciers n’hésitant pas à tuer les criminels, tyrans et autres, quitte à mettre en danger les personnes se trouvant aux alentours.

Notons que si nous restons dans le domaine purement pratique, le fait de laisser la vie à leurs ennemis a l’avantage indirect de rendre les héros eux-mêmes plus forts. En effet, vu que les vilains reviennent sans cesse à la charge, concoctant systématiquement des plans plus malfaisants, les héros doivent également se surpasser à chaque fois, et donc, au fil du temps, leurs compétences augmentent. Alors que des personnages qui affrontent leurs ennemis une seule fois avant de les tuer sont cantonnés au même niveau. Raison pour laquelle, lorsqu’un affrontement a lieu, c’est bien souvent le héros qui ne tue pas qui l’emporte. On peut citer comme exemple le jeu Injustice, qui voit la confrontation de deux Superman, l’un tyrannique, et l’autre héroïque, ce dernier finissant par battre le premier.

C’est là l’un des rares avantages pratiques clairement visibles du refus de tuer. Un avantage compensé par la question que l’on peut alors se poser : devenir plus doué vaut-il la peine de mettre en danger les victimes des vilains qu’on laisse vivre ? N’est-ce pas un comportement égoïste si les héros en sont conscients ?

Les deux camps sont farouchement opposés, et se méprisent les uns les autres ; les héros qui tuent prennent les autres pour des faibles incapables de faire ce qu’il faut dans le but satisfaire leur égo, et les héros qui ne tuent pas prennent les autres pour des faibles incapables de trouver d’autres méthodes et cédant à leurs pulsions violentes.

Il est intéressant de noter que dans les films actuels, les scénaristes ont plus ou moins laissé tomber ce débat. Dans le Marvel CinematicUniverse, par exemple, les héros n’hésitent pas à laisser mourir les hommes de main et méchants secondaires, et sont souvent responsables de la mort des méchants principaux. En fait, pour le moment, le seul héros n’ayant ni tué, ni causé la mort d’un adversaire, c’est Spider-Man. Pour le reste, on ne se pose même plus la question, les Avengers ne se préoccupent pas du sort de leurs ennemis.

Dans le DC Extended Universe, lorsque le film Batman v Superman est sorti, beaucoup de fans se sont révoltés en voyant Batman, qui est connu pour s’accrocher fermement à son refus de tuer, massacrer ses adversaires lors des combats. Cependant, si l’on y regarde bien, on remarque que son attitude tient plus du compromis que de la rupture avec sa règle d’or. Car en effet, jamais on ne le voit tuer un ennemi de sang-froid ; ses adversaires périssent toujours dans le feu de l’action, lors des affrontements. Seule exception, son intention de tuer Superman, qu’il voyait alors comme une menace sans précédent.

Peut-être les scénaristes de films ont-ils compris un point essentiel que les comics semblent se borner à refuser de prendre en compte : tuer un méchant, et par là j’entends un vrai méchant, avec à son actif de nombreux crimes, et ne laissant entrevoir ni possibilité d’être neutralisé autrement, ni de se repentir un jour, ne rend pas forcément un héros aussi mauvais que lui. Comment pourrait-on considérer que tordre le cou d’un serial killer multirécidiviste doublé d’un tortionnaire et un violeur transmet sur nos épaules tout le mal qu’il a commis et fait de nous un monstre au même titre que lui ?

 

3) Que demande le peuple

Quand on parle des choix des super-héros, on doit parler de leurs conséquences pour la population. Comment le perçoivent les gens normaux, qui assistent à tout de loin.

Eh bien, le peuple, il ne sait pas ce qu’il veut.

Disons-le, quoi qu’il se passe, le peuple souffre.

Commençons par le statuquo : les héros et vilains s’affrontent tous les jours, les héros gagnent et arrêtent les vilains pour les conduire dans une prison dont ils s’échapperont dans la semaine pour recommencer. Et durant la période entre chaque évasion et capture, le vilain laissera dans son sillage, ou bien deux ou trois victimes collatérales, ou des traînées de cadavres, des gens qui allaient au travail, acheter un croissant, voir leurs conjoints, des enfants s’amusant dans la rue ; tout ce beau monde, mort. Et les héros qui sont bien tristes, mais qui s’évertuent à passer des menottes à des monstres pouvant soulever des montagnes ou faire fondre du bois, rentrent chez eux dormir du sommeil du juste en laissant des familles endeuillées et des vies brisées.

Imaginons que quelque chose d’atroce arrive à vos proches dans la vraie vie. S’il arrivait un héros qui se proposerait de broyer le crâne du monstre ayant pris la vie de votre frère/sœur/cousin/mère/père/fils/mari/femme, songeriez-vous à lui dire que ce n’est pas son travail, qu’il n’a pas à prendre le rôle de bourreau, que la place du criminel est en prison, que vous lui pardonnez ? Pour ma part, je ne saurais pas si je le pourrais.

Et pour les citoyens des comics, la réponse est claire : non. Si quelqu’un peut prendre les choses en main et tuer le méchant, qu’il le fasse, ce sera tant mieux.

Dans les comics, lorsque des personnages décident de changer leurs méthodes, ou lorsque de nouveaux héros capables de tuer apparaissent, le public commence par les applaudir. Nous avons cité Superman vs The Elite, prenons alors le chef-d’œuvre Kingdom Come. Le Joker attaque le Daily Planet, il tue Lois Lane, et Superman choisit pourtant de le remettre en prison. C’est là qu’arrive Magog, qui tue le Joker et devient la nouvelle idole de la population. Superman, voyant ses idéaux rejetés en faveur de ceux, plus brutaux, de la nouvelle génération de héros, finit par raccrocher la cape, imité par les héros de la première heure.

Quelques années plus tard, Superman et consorts sont forcés de revenir sur le devant de la scène pour tenter de réguler les excès de la nouvelle génération, les héros se montrant violents, sauvages et incontrôlables.

Changeons d’univers : dans les comics Injustice, encore une fois, l’un des plans du Joker provoque la mort de Lois Lane, accompagnée cette fois de son enfant à naître. Et ce coup-ci, Superman craque et le tue. Les super-héros adoptent dès lors des méthodes plus brutales, plus sévères, allant s’il le faut chercher les chefs de deux pays en guerre par la peau des fesses pour les forcer à faire la paix. Une entreprise qui rencontre une farouche opposition menée par Batman. (J’en parlerai dans un prochain article : toujours Batman. Systématiquement Batman)

Flash-forward de cinq ans : le monde est sous la coupe d’un régime totalitaire mené par Superman, qui, dans son désir de protéger l’humanité, a fini par lui retirer toutes ses libertés.

Donc, lorsque les héros épargnent leurs ennemis, le peuple souffre parce que constamment menacé de mort. Lorsque les héros se mettent à tuer leurs ennemis, on commence par bien accueillir ce revirement suite à tous les crimes commis par les malfaiteurs mis à mort. Puis, une fois que les héros ont fini par s’émanciper de leurs règles et codes moraux, et ont commencé à leur tour à martyriser le peuple, on regrette le bon vieux temps, on souffre encore, on ne s’en sort pas. C’est une boucle sans fin. Une situation typique dans laquelle il faut choisir entre deux maux, et où le moindre mal est dur à définir.

4) Et nous ?

« Il faudrait tuer ces putains de terroristes »

« S’ils peuvent nous tirer dessus, pourquoi on pourrait pas faire de même ? »

« Mais qu’ils lui mettent une balle dans la nuque, à ce salopard ! »

Tout dans les histoires de super-héros trouve son reflet dans la vraie vie. Tout. Tout comme ce débat éternel : les criminels, qu’en faire ? Certains pays pratiquent la peine de mort, et si un malfaiteur a commis des actes suffisamment atroces, alors l’Etat prendra la responsabilité de se débarrasser de lui. D’autres ont renoncé à cette sentence, et cherchent systématiquement des façons alternatives de punir les crimes, et, si possible, s’assurer qu’ils ne se reproduisent pas.

Dans notre partie du monde, les régimes étant en majorité démocratiques, c’est au peuple, au travers de ses votes, de choisir quoi faire des tueurs, terroristes, etc. Si les américains ont élu à la présidence un homme prônant l’utilisation du waterboarding, une méthode de torture, cela revient à soutenir ses opinions, et donc encourager un durcissement des réactions face aux actes répréhensibles.

En France, la peine de mort a été abolie, en partie grâce aux discours de personnes influentes telles que Victor Hugo. Pourtant, les crimes, attentats et attaques que nous subissons poussent beaucoup de gens à exprimer le désir de voir leurs auteurs mourir, ou pire. Autant dire que si un super-héros arrivait pour broyer le crâne des malfaiteurs, il recevrait beaucoup de louages, notamment de la part des personnes ayant des griefs envers le système judiciaire qui relâche des meurtriers plus tôt que le gérant d’un site de streaming et qui pensent que les garder en prison est un terrible gaspillage de l’argent de l’Etat et une punition bien peu sévère.

Pourtant, il y en a parmi nous qui, bien qu’ayant souffert aux mains des criminels que d’autres aimeraient voir morts, se découvrent la volonté d’accorder leur pardon à ceux qui leur ont fait du tort. « Vous n’aurez pas ma haine », leur disent-ils. Ils sont horrifiés par ce qu’ils voient, ils souffrent de ce qu’ils subissent, et pourtant ils parviennent à garder la tête froide et à regarder la situation avec un certain recul pour réfléchir à ce qui serait le plus humain, à comment les punir sans tomber dans les travers des dictateurs dont on reproche les agissements.

Marque de faiblesse et de passivité, marque de force et de volonté, les avis peuvent diverger d’une personne à une autre. Et c’est sans doute pour ça que ce débat, présent dans la fiction comme le monde réel, ne trouvera sans doute jamais de conclusion définitive. Et il est fort probable que les héros les plus populaires tels que Spider-Man, Batman ou Flash continueront à défendre leurs valeurs morales et à laisser la vie à leurs ennemis, conservant l’espoir de les neutraliser d’une autre façon.

 

Si l’on est logique, évidemment, la seule vraie raison pour laquelle les vilains ne meurent pas au bout d’un certain point est qu’ils sont trop populaires auprès des lecteurs, et que si l’on tue les méchants, plus moyen de continuer à raconter des histoires de super-héros. Pourtant, cette question se trouve légitimée par sa résonance avec des débats bien réels. Qui sait, peut-être que certains ont trouvé dans les pages des aventures de Batman ou du Punisher des arguments  leur permettant de se forger leur propre opinion sur la meilleure marche à suivre face aux criminels de notre monde.

 

Cet article était long, mais j’espère qu’il était intéressant. S’il vous a plus, n’hésitez pas à le partager, et si vous avez une opinion à donner, les commentaires sont là pour ça. En vous souhaitant une bonne continuation, et à la prochaine pour un nouvel article sur ce blog.